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Fruit de la vigne et du travail des hommes

par Grégoire Coustenoble

mardi 30 décembre 2014

L’artisanat monastique est un moyen pour les religieux et religieuses de subvenir à leurs besoins. Il correspond parfois à un savoir-faire acquis et transmis depuis longtemps. Mais il peut être aussi un apprentissage récent. Être héritier d’une vieille tradition ne veut pas dire que l’on ne peut pas être en pointe dans son domaine, être un nouveau venu n’empêche pas d’acquérir l’excellence.

Les communautés monastiques sont l’exemple que l’on peut produire autrement, produire en s’entraidant, produire mieux, produire à un autre rythme. Au rythme de la terre, un rythme plus humain.

En témoignent les moniales orthodoxes de Solan. Leur travail de la terre et de ses produits, tout entier tourné vers Dieu et la gloire de Sa création, est l’exemple même que des choix différents, qui semblent aller à l’encontre d’une logique de rentabilité, peuvent se révéler en définitive profondément bons et vivificateurs.


En 1978 le père Placide Deseille, moine orthodoxe français du monastère de Simonos Petra, au Mont Athos en Grèce, est envoyé en France par son higoumène (son père supérieur). Il est accompagné de deux autres moines français, les pères Séraphin et Élie, pour créer des dépendances (métochia) athonites. Le père Placide fonde le monastère de Saint-Antoine-le-Grand au creux d’une vallée, surplombée par des falaises abruptes typiques du Vercors, appelée Combe-Laval. Le monastère est ainsi nommé en l’honneur de saint Antoine le Grand, considéré comme le fondateur de l’érémitisme en Égypte au IVe siècle, et pour la proximité géographique avec l’abbaye de Saint-Antoine-en-Dauphiné située à quelques kilomètres et où se trouvent les reliques du saint. Le monastère est d’ailleurs construit à l’endroit d’un ancien prieuré dépendant de cette abbaye, rattachant ainsi ce monastère orthodoxe en terres catholiques aux communes racines chrétiennes de la France auxquelles le père Placide est si attaché.

Lorsqu’il s’installe à cet endroit, c’est pour y établir une communauté masculine, mais ce sont d’abord des postulantes féminines qui affluent dès 1981. Elles trouvent d’abord une maison au nord de l’Ardèche, mais très rustique et surtout trop isolée, notamment pour permettre à un prêtre de s’y rendre régulièrement. Elles en repartent rapidement. En 1984 ont lieu les premières professions monastiques alors que les sœurs n’ont toujours pas trouvé d’endroit pour établir leur communauté. Mais en 1985, dans la même vallée que le monastère Saint-Antoine-le-Grand, une maison à 3 km de celle des pères est mise en vente. Cette acquisition permet aux moniales de s’installer immédiatement dans les bâtiments en chantier. Elles y fondent le monastère de la Protection de la Mère de Dieu ce qui n’est pas sans rappeler leur lien avec le mont Athos, la Sainte Montagne étant placée sous la protection de la Mère de Dieu. Mais dès 1988 elles se retrouvent à huit pour six cellules. Le magnifique site dans lequel s’insère le monastère étant classé, il leur est impossible de construire pour agrandir, certaines sœurs se retrouvent avec comme cellule une caravane dans une vallée encaissée aux hivers rigoureux.

Elles ont comme potager un champ de cailloux prêté par le voisin. Un atelier de couture et d’ornements liturgiques mais aussi d’encens ne leur permet pas d’assurer complètement leur subsistance. Une fois par semaine le monastère se transforme en usine pour la fabrique de gobelets, c’est une activité ingrate et mal rémunérée mais que les enfants de la petite communauté orthodoxe qui s’est créée autour du monastère Saint-Antoine prennent, eux, comme un jeu et à laquelle ils sont ravis de participer. Elles recherchent activement un autre lieu qui soit lié à une ancienne activité monastique, tout comme Saint-Antoine, afin de relier le monastère à la féconde tradition monastique française. Il leur faut également être à une distance raisonnable de Saint-Antoine. Les recherches seront longues et les critères seront revus, mais une occasion finit par se présenter en 1991 sous la forme d’un grand domaine agricole dans le Gard, à Solan, près d’Uzès. La présence de chênes truffiers, où les sœurs ne trouveront finalement jamais la moindre truffe, est à ce moment la promesse d’un moyen de subsistance pour la communauté. Elles trouvent providentiellement l’argent pour l’achat assorti d’un emprunt… qui sera remboursé par un généreux don peu après. Ce prêt, s’il n’avait été remboursé si vite les aurait très lourdement grevées et aurait probablement empêché de développer les activités qu’elles entreprendront par la suite. Quant à la filiation monastique, elles ne découvriront que plus tard que le domaine de Solan est une ancienne dépendance agricole d’un monastère clunisien.

Si les chênes truffiers représentent une promesse non tenue — ils ont d’ailleurs été récemment remplacés par des oliviers bien plus prometteurs (avec l’espoir de pouvoir utiliser leur propre huile pour les veilleuses de la chapelle) — l’exploitation regorge d’autres ressources  : châtaigniers, cerisiers, abricotiers, figuiers, cognassiers… et la vigne  ! Mais les débuts de la communauté dans l’agriculture démarreront bien difficilement. Sœur Iossifia nous parlera de «  grâce d’aveuglement  ». Elles ne se seraient sûrement jamais jetées dans l’aventure si elles avaient connu toutes les difficultés qui les attendaient. Mais à chaque fois, malgré les courants contraires, la Providence pourvoira…

Lorsqu’elles arrivent les sœurs n’ont aucune connaissance de l’agriculture. Heureusement, les anciens propriétaires les accompagnent dans cette découverte. Elles embaucheront même leur fils. De plus elles s’imposent une difficulté supplémentaire, produire en agriculture écologique. De fait, elles ne subviennent réellement à leurs besoins que depuis deux ou trois ans. On mesure le chemin parcouru.

Dès la première année, les ennuis commencent. 1992 est une année noire. Durant ces douze mois, 500 petites exploitations agricoles de la région disparaîtront. C’est aussi l’année des blocages des routiers qui protestent contre le permis à points. Deux fois, les sœurs passeront les barrages avec une camionnette chargée de fruits qu’elles iront vendre à Lyon, prenant par là de gros risques. Mais se pose également le problème de la productivité. Elles ne sont pas aguerries aux techniques de ramassage des fruits, et puis, avec le passage à une agriculture écologique et l’arrêt de l’utilisation d’engrais chimiques, le rendement baissera. À la fin de la première année, les calculs sont accablants. Le salaire dégagé par leurs nouvelles activités est moitié moins élevé que lorsqu’elles produisaient des gobelets.

Une intense remise en question va avoir lieu. Certains leur conseillent de tout arracher pour faire autre chose. Mais elles se refusent à se lancer dans une entreprise de type industriel. Cela ne collerait pas du tout avec leur volonté de marier l’économique, l’éthique et l’écologie. De nombreuses rencontres jalonneront le parcours des sœurs dans l’agriculture mais celle d’un personnage atypique, le célèbre Pierre Rabhi, sera déterminante. Celui-ci leur conseille de s’attacher à la terre et de s’orienter vers l’agroécologie qu’il prône depuis un demi-siècle.

Pierre Rabhi est né en Algérie dans une famille musulmane, en 1938, d’un père forgeron qui devra abandonner son atelier pour aller à la mine. Confié à un couple de Français, il se convertira au christianisme qu’il abandonnera par la suite. Marqué par des valeurs traditionnelles très fortes, il subit une sorte de choc de civilisation face au monde moderne, ses absurdités et sa vie hors-sol qui entraînent l’incapacité de se nourrir soi-même. Il opère un retour à la terre avec sa femme, en Ardèche, en 1960, avant la grande vague du mouvement néorural. Il apprend le métier de paysan et développe les principes qu’il transmettra par la suite dans des conférences, des livres, et lors de missions de coopération, notamment en Afrique noire.

Pour Pierre Rabhi, que sœur Iossifia nous décrit comme quelqu’un avec un grand sens du sacré — malgré son abandon de toute religion — et de la dignité humaine, la terre, c’est l’avenir, elle est nourricière des hommes. Loin des conseils de tout reprendre à zéro qu’elles reçoivent alors, il les engage à repartir de l’existant. Mais au-delà des conseils qu’il leur prodigue, il les mettra en relation avec de nombreux interlocuteurs utiles. Les sœurs partent donc à la découverte de leur domaine. Elles continuent aujourd’hui à en inventorier la faune et la flore, aidées en cela par l’Association des Amis de Solan. À partir de cet état des lieux, elles vont valoriser ce patrimoine, faisant appel à des spécialistes en divers domaines (viticulture, arboriculture, hydrogéologie, forêt…).

En 1995, elles élaborent leur vin rosé dans la cave d’un agriculteur biologique de la région, puis en 1996, le rouge chez un autre agriculteur situé plus loin. Elles se rendent à des foires durant lesquelles, si elles ne vendent pas toujours de vin, elles font néanmoins de belles rencontres. Notamment celle des moines cisterciens de Lérins qui les mettent en contact avec un œnologue. En 1999, entre les mois d’août et de septembre, une cave est installée au monastère. La communauté produira désormais elle-même son vin. Lors d’une autre foire, toujours par l’entremise de l’abbaye de Lérins, elles entrent en contact avec un spécialiste des assemblages qui leur offrira l’accès à un certain public de connaisseurs.

Entre 2005 et 2007, les sœurs décident de construire une nouvelle cave en utilisant les ressources locales, notamment des blocs de pierre identiques à ceux du Pont du Gard. Un investissement, de l’aveu de sœur Iossifia, qui est une aberration économique. Mais les sœurs, on l’aura compris, ne regardent pas que le court terme.

Si la vigne est une activité importante du monastère, elle est loin d’être la seule, car les sœurs de Solan sont résolument attachées à la polyculture. Elles ont abandonné la culture du blé et du tournesol qu’elles avaient pratiquée un moment, mais elles cultivent un jardin de légumes et d’arbres fruitiers, jardin étudié à l’ancienne, pour l’autoconsommation des habitants de Solan. Des haies composites y ont été plantées en bordure, des terrasses ont été créées et l’eau vient du forage du monastère. Cette polyculture, plus prudente à bien des égards, leur permet un maximum d’autonomie alimentaire en protégeant la nature et sa biodiversité. Les vergers leur permettent aussi de produire des confitures et pâtes de fruit qu’elles vendent elles-mêmes.

La biodiversité et l’agroécologie sont essentiels pour les sœurs de Solan. Il s’agit d’abord de garder à la terre sa fonction nourricière. La biodiversité de la flore garantit une faune qui reste également diverse. Si, parfois, certains compromis économiques avec l’écologie sont à faire — au niveau des achats pour leur propre consommation — cela reste des compromis provisoires afin de ne pas dériver dans un sens contraire à leur éthique. Les sœurs ont bien conscience que leur action est une goutte d’eau qui peut sembler dérisoire, mais il s’agit surtout de vivre de façon cohérente et d’incarner sa foi, de protéger la beauté et l’harmonie de l’ensemble. La terre n’est pas une matière première industrielle, elle est vivante.

Pour les sœurs, l’écologie est hautement théologique. Référence à la Genèse : «  L’Éternel Dieu prit l’homme, et le plaça dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder  » (Gn. 2,15). Il y a donc pour le chrétien une responsabilité vis-à-vis de la terre. L’homme est le roi de la création, un roi déchu mais néanmoins responsable. Il doit amener toute la terre à chanter la gloire de Dieu. La création n’a pas de conscience, pas de liberté, mais le blé va devenir le corps du Christ, le vin, son sang. Il s’agit de diviniser la création.

Comme l’explique le père Placide à propos de la fondation du monastère de Solan et de ce choix de l’agroécologie  :

«  Leur foi orthodoxe et leur connaissance de l’enseignement des Pères de l’Église leur donnaient la conviction que l’homme n’a pas été placé par Dieu dans le monde pour le dominer et l’exploiter à son gré, à la recherche d’un profit sans limite, mais que sa fonction est d’être comme le liturge et le chef de chœur d’une création faite pour chanter la gloire de son Auteur. L’attitude fondamentale de l’homme envers le reste de la création ne doit pas être la domination et l’exploitation, mais la bénédiction et l’action de grâces devant les dons reçus de Dieu.  »

Ainsi tout dans le travail de la terre des moniales est tourné vers la sanctification. Pas seulement parce qu’elles prient en l’accomplissant et offrent ce travail à Dieu, mais aussi parce qu’il y a une cohérence dans la manière qu’ont les sœurs d’aborder la terre et sa culture en respectant la nature et sa finalité. Les fruits de ce travail sont ensuite sanctifiés par l’Église lors de la bénédiction des Eaux qui, à certaines occasions, servent à bénir les champs et les bâtiments. À chaque vigile également, le blé, le vin et l’huile sont bénis. Et c’est le pain fait par les sœurs et le fruit de leur vigne qui à chaque Liturgie sont changés en Corps et Sang du Christ. Le 6 août, les premières grappes de raisin sont bénies lors de la fête de la Transfiguration, fête primordiale chez les orthodoxes, affirmation même de la foi chrétienne en la sanctification de la matière par le Christ.