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3103-Carnets du Concile, d’Henri de Lubac

jeudi 15 novembre 2007


12 NOVEMBRE

Depuis bien longtemps, j’attendais la publication des Carnets du Concile du Père de Lubac. C’est chose faite maintenant avec ces deux forts volumes parus au Cerf, grâce à un travail d’annotation rigoureux d’un jeune universitaire, Loïc Figoureux. Celui-ci a parfaitement intégré la pensée et la démarche de l’auteur. J’ai lu assez vite le premier tome, où j’ai retrouvé l’aménité de l’homme que j’avais bien connu, mais aussi sa souveraine fermeté et surtout son discernement. Le ton est beaucoup plus irénique que celui de Congar, même si parfois les choses sont dites sans apprêt. Il me semble que l’essentiel à retenir de ces notes prises sur le vif tient au fond des grandes controverses, pendant, après et autour du concile. Pour Henri de Lubac, le problème ne consiste pas à appartenir à un quelconque camp d’avant-garde contre un adversaire réputé rétrograde. Il est de toutes ses forces attaché à rendre compte de l’intégralité de la foi, de sa grandeur et de sa beauté, et s’il combat l’intégrisme, ce n’est pas parce qu’il serait plus accommodant que lui et prêt à se rendre aux idéologies séculières. C’est tout le contraire. C’est pourquoi je crois de première importance la mise en valeur de ce qu’il écrit à ce sujet  : « On semble croire que l’intégrisme se caractérise par une fermeté plus grande dans la doctrine de la foi, par un refus des concessions humaines appauvrissantes, etc. Cela est faux. Il faudrait dire en réalité la pauvreté de cette doctrine, sa méconnaissance de la grande tradition. Mettre et multiplier les barrières autour d’un vide  : voilà comment l’on pourrait presque définir l’action de certains théologiens du Saint-Office et assimilés. Ils ne tiennent, ils ne défendent avec rigueur qu’à des vérités diminuées. Par exemple, ils préfèrent le "Dieu naturel" au "Dieu chrétien", une idée abstraite de la Révélation à la Révélation du Christ  ; ils enseignent que Dieu se révèle à nous pour que nous le servions, non pour que nous devenions ses fils ; le péché, originel ou actuel, n’est qu’infraction à la loi, non le refus de la vocation divine, etc. b) des théories humaines, le plus souvent récentes, puériles ou périmées, auxquelles ils tiennent plus qu’au dogme et sur lesquelles ils se braquent et qui leur font oublier l’essentiel du mystère chrétien. »

C’est sévère sans doute, mais devrait inciter à la réflexion. Rétrospectivement, on mesure le désastre d’une réception de Vatican II selon le clivage conservateur-progressiste. Les plus résolus des op­posants ont voulu faire croire - ils le croyaient sincèrement - que Vatican II était une catastrophe doctrinale, le largage de l’orthodoxie, la porte ouverte à tous les compromis les plus vaseux ou les plus ruineux. Tout un paraconcile et son orchestration médiatique ont beaucoup œuvré pour persuader l’opinion d’un concile progressiste où « la tradition » aurait été défaite. Cela a beaucoup contribué à la diffusion d’un mythe détaché des textes et de la synthèse accomplie.

J’ajoute qu’à sa façon, plus amène, plus souriante, Lubac conforte Congar, bien qu’il apporte moins de précisions sur ce qui a été accompli, parfois héroïquement, dans les commissions d’élaboration des textes. Il est vrai que lors de la première session, il n’y a pas participé. L’essentiel du premier tome consiste dans les notes prises dans l’aula conciliaire et qui résument la plupart des interventions. Ce n’est pas le plus intéressant. L’at­tention augmente lors­qu’on sort de Saint-Pierre et lorsqu’on perçoit l’écho des interrogations des uns et des autres, ainsi que des préoccupations des théologiens, proches ou lointains. C’est là qu’on admire l’équilibre des jugements d’un homme qui jamais ne s’en laisse compter et n’est pas prêt à recevoir ou avaliser tout ce qui se présente sous les couleurs de l’ouverture ou de la libération. Ce qui lui importe, c’est la densité théologique, l’aptitude à reconnaître la force de la tradition et la lucidité pour percevoir les vraies dif­fi­cultés et leur trouver les solutions les plus adéquates à la pensée chrétienne dans sa continuité. Lorsqu’il déclare que certaines positions présentées comme traditionnelles sont en fait de conception très moderne, ce n’est pas artifice mais par conviction toujours argumentée.

J’ai commencé la lecture du second tome, plus intéressant car moins occupé à détailler les interventions des évêques à Saint-Pierre et nous faisant entrer directement dans les élaborations les plus importantes. Comme le Concile, avec la seconde session, a pris son essor et sa direction définitive, le théologien est plus libre de ses jugements, délivré de l’affrontement exclusif, avec la tendance Ottaviani - qu’il ne méprise d’ailleurs jamais. On perçoit beaucoup mieux son originalité qui ne va pas sans critiques à l’égard du courant dominant. À certains moments, il y a même opposition frontale avec des évêques non particulièrement remarqués pour leur progressisme, mais qui se laissent aller à des pentes périlleuses et même désastreuses. On sent monter, au fur et à mesure que Vatican II avance vers sa conclusion, une méfiance et même une angoisse à l’égard d’un détournement de l’enseignement conciliaire. L’intégrisme qui l’a fait tellement souffrir est beaucoup moins menaçant, il a perdu ses soutiens et sa puissance d’intimidation. Il est de plus en plus remplacé par un progressisme dont il est l’antithèse ap­pa­rente, mais qui reprend jusqu’à ses travers et ses méthodes les plus détestables (« des procédés d’intrigues au service d’un appétit de domination »).

Le père de Lubac est singulièrement monté contre l’épiscopat français. Sans être une découverte totale pour moi, c’est quand même une donnée dont je n’avais pas pris suffisamment conscience et qui explique le cheminement chaotique de l’Église de France dans la période post-conciliaire. Notre théologien découvre que nos évêques sont conseillés par des esprits faibles ou carrément déviants. Mais du coup, c’est la pastorale française dans son ensemble, avec l’évolution générale de l’Action catholique qu’il met en cause avec sévérité. À certains moments, le si aimable père de Lubac devient cinglant, presque plus qu’il ne l’avait été à l’égard des « intégristes » qui l’avaient tellement persécuté.

C’est la grande différence entre Lubac et Congar. Le second n’a pas perçu le tournant qui s’accomplit au sein du Concile et qui relègue au second plan la lutte entre majorité et minorité. C’est la discussion autour du schéma 13 (qui deviendra la constitution Gaudium et spes) qui marque le plus significativement ce tournant, avec des discussions sévères sur le sens de la relation de l’Église au monde, sur la surestimation de ce même monde et de ses énergies propres. Un monde face auquel l’Église apparaît singulièrement pâle et aphone. Lubac s’oppose à ce sujet avec Chenu. Daniélou a un échange tendu avec Rahner à propos de l’athéisme. La position du théologien allemand semble sur ce point proche de toute une tendance qui exonère la pensée athée de ses perversions.

Du coup, notre observateur prend conscience a posteriori de la véritable portée de la résistance intégriste à tout renouveau théologique. « C’est ce qui a donné une allure révolutionnaire aux premiers actes du concile et facilité alors un désordre paraconciliaire ». C’est dans ce climat, et surtout cette configuration intellectuelle qu’il convient de voir émerger la figure de Mgr Karol Wojtyla. Je me suis reporté à l’index pour relever tous les passages où il est question de celui qui est devenu, pendant le Concile, archevêque de Cracovie. On est un peu frustré, parce qu’on voudrait en savoir plus. Mais le père de Lubac en dit assez pour qu’on comprenne qu’un personnage capital s’est introduit sur la scène, qu’il l’apprécie vivement et qu’il entretient avec lui une grande complicité. Mais tout reste en pointillés… Et pourtant, le futur pape intervient dans les discussions du schéma 13 là où le père de Lubac attend avec impatience que l’essentiel soit enfin dit. Tout tient dans une seule phrase citée page 357  : « C’est l’Église présente dans le monde, qui, d’abord, lui fait poser les questions éternelles. » Prononcée par le métropolite de Cracovie, elle intervient comme une mise au point essentielle, providentielle. Malheureusement le cardinal Cento, qui préside ce jour-là la commission en charge de l’élaboration du schéma, n’y comprend rien et veut faire taire l’orateur. Deux évêques allemands appuient cependant Wojtyla que Lubac s’empresse de féliciter à la pause pour l’en­courager à poursuivre. Mais pour comprendre le fond de tout cela, il faut avoir en tête le contexte, c’est-à-dire l’appréciation du monde qui est l’objet de la discussion des évêques abordant la question de l’Église ad extra après avoir traité de l’Église ad intra. Tout peut se résumer dans la vive interpellation que le théologien adresse à Mgr Marty, alors archevêque de Reims  : « Ce dualisme espoirs humains - espérance chrétienne  ; aucune communication entre les deux  ; aucune influence de la seconde pour fonder ni diriger les premiers  ; l’espérance chrétienne reléguée dans le fond de l’âme individuelle, et les chrétiens à la remorque d’un athéisme qui monopolise les espoirs humains... C’est exactement ce que signale (trop brièvement) dans la préface du Mystère du surnaturel comme le grand péril d’aujourd’hui. Mais comment faire lire une seule page sérieuse à tels ou tels de nos évêques  ? Comment leur faire comprendre  ? »

15 NOVEMBRE

J’en suis venu à m’interroger sur les véritables motifs de la réticence (et même du refus explicite) du père de Lubac pour la publication de ses carnets. On a cru que sa position de théologien engagé dans le sens de l’aggiornamento ne correspondait plus tout à fait à ses réticences post-conciliaires. Je n’y crois plus du tout après l’avoir lu. Sans doute y a-t-il un décalage entre la problématique des débuts de Vatican II, où il s’agit de mettre le Concile sur ses rails, et la crise interne qui va suivre et réclame de la part de celui qui refuse de toute son âme les dérives qu’il observe, un combat d’un autre style avec des partenaires d’un tout autre genre. Mais je me demande si l’auteur de ces notes n’a pas été rétrospectivement un peu effrayé des jugements qu’il a portés sur des personnalités qui ont beaucoup compté à l’époque et qu’il traite avec sévérité. Je pense notamment au cardinal Suenens.

Il y a une forte déception à l’égard de l’épiscopat français en général - exception faite de quelques personnalités dont il souligne les mérites (par exemple, Mgr Henri Jenny, archevêque de Cambrai). Est-ce pour cela qu’il répugne à livrer ses notes à la postérité  ? C’est possible comme il est possible qu’il ait été un peu effrayé de livrer au public, presque brut (presque, parce qu’il a dû quand même être retravaillé) un document qui n’a même pas été conçu comme un journal. Noter au jour le jour ses impressions du moment, souvent à la hâte, dans la fatigue au soir d’une journée bien remplie, voilà qui n’a rien à voir avec son métier d’écrivain et d’intellectuel toujours rigoureux. C’est pourquoi, il faut savoir lire un document de cette nature, en découvrir les lignes de force qui sont souvent en pointillé en reliant le dit au non-dit, en découvrant la subtile logique d’un développement qui n’est pas évident au premier regard. Ainsi, tout ce qui concerne Karol Wojtyla, en dehors d’un passage ou deux, ou l’on voit nettement l’importance des interventions du métropolite de Cracovie, tout est suggéré. On devine qu’une amitié naît entre les deux hommes, fondée sur une complicité spirituelle et une communauté de pensée. Par bonheur, l’histoire postérieure nous permet de saisir l’importance de cette rencontre, le génie de l’observateur qui a tout de suite repéré qu’il côtoyait un homme de première grandeur, un homme qui dominait les débats et concevait une ligne théologique originale qui permettait à Vatican II de répondre aux questions graves qui l’assaillaient.

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