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3091-Martyrs et guerre des mémoires

lundi 29 octobre 2007


La béatification à Rome, dimanche dernier, de 498 martyrs de l’époque de la guerre civile a suscité une polémique en Espagne, qui a rebondi en Europe, ce qui ne saurait surprendre en une époque de guerre des mémoires. Nos amis espagnols sont les héritiers d’un terrible conflit interne qui n’a épargné aucune famille. Après la mort du général Franco et l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, un consensus s’était formé en faveur de la concorde nationale et pour ne pas rouvrir les plaies d’un passé cruel. Mais il est difficile d’échapper au refoulé de la mémoire alors que les uns estiment que leurs victimes n’ont pas été réhabilitées et que les autres craignent une sorte de re­vanche du camp des vaincus. N’ont-ils pas tous, leurs raisons, leurs fidélités et la concurrence victimaire n’est-elle pas un des ingrédients psychologiques de la vie des peuples ? Mais alors, dira-t-on, pourquoi l’Église catho­lique donne-t-elle l’impression d’attiser les ressentiments en procédant à cette béatification massive que le camp "républicain" ne pouvait pas ne pas recevoir comme une provocation ?

Benoît XVI a signifié fermement que le sens du martyre des nouveaux béatifiés renvoyait au pardon envers les persécuteurs et à un engagement pour la réconciliation et la coexistence pacifique du peuple espagnol. Mais il faut reconnaître que c’est difficile à admettre dans un pays où le Parlement s’apprête à voter une loi pour la réhabilitation des victimes de la guerre civile et de la dictature franquiste et où l’on est prompt à renvoyer à la figure de l’autre les exactions et les crimes de son camp. La société espagnole est très loin d’avoir été au bout de son expérience d’anamnèse qui permettrait d’admettre toute la vérité de l’histoire, y compris dans ses aspects les plus insupportables pour chacun. Comment admettre que des horreurs ont été commises de part et d’autre  ? Nous le savons, en France, parce que nous avons eu, en la personne de Georges Bernanos et de Simone Weil des témoins des brutalités des deux camps. Bernanos, à l’origine partisan du camp nationaliste avait été révolté par les crimes injustifiables qu’il dénonça dans Les grands cimetières sous la lune. Simone Weil, engagée dans les brigades internationales du camp républicain, se révoltera de même contre l’inhumanité des siens et découvrira en Bernanos un fraternel compagnon, solidaire dans le refus de cette surenchère de vengeance et d’exécutions sommaires.

Comment échapper à cette logique infernale  ? En préférant la dynamique de la réconciliation du pardon réciproque, à l’encontre de tout prolongement de la guerre civile dans les âmes et dans les cœurs. Si l’Église n’est pas encore pleinement parvenue à convaincre de sa volonté, il faudra qu’elle persévère, dans la recherche patiente de toute la vérité, sans jamais abdiquer le droit de proclamer sa foi à l’image de ses martyrs, mais aussi dans le témoignage d’une charité qui prive la haine de l’occasion de barrer un avenir fraternel.

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